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En terre kanak, la mer est reine

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Le lagon calédonien, le plus grand du monde, est un site d’une rare beauté et c’est aussi un territoire sur lequel n’ont cessé de veiller les Kanak. Voil) pourquoi il compte parmi les mieux préservés. Sa gestion modèle, qui repose sur la tradition, a même inspiré la législation locale.


Roger baisse les yeux vers la mer. Translucide, l’eau lui renvoie le reflet de ses rides. Alors, il sourit. Dans un murmure, il psalmodie quelques mots. L’instant est bleu, plein de grâce. Sur le bateau chahuté par la houle, personne ne parle. Personne n’ose même soutenir le regard du grand chef des tribus d’Ouvéa. L’homme est en train d’accomplir un acte sacré. Ce que l’on appelle, en langage kanak, une « coutume ».

Il demande humblement l’autorisation aux esprits de traverser ce sentier maritime où reposent les âmes des ancêtres. L’immense lagon calédonien, plus grand du monde, demeure un territoire kanak. Un espace qui appartient aux descendants des premiers hommes qui l’ont peuplé. « Nous sommes constitués de chacune des gouttes de cet océan, dit Daniel, 28 ans, pêcheur sur l’Île d’Ouvéa. Il nous a vus grandir et il nous fait vivre, puisque c’est de lui que nous tirons notre nourriture. Depuis que nous sommes petits, les anciens nous répètent que nous lui devons tout et surtout le respect. »

Assise en tailleur dans son atelier, Marjorie Tiaou creuse les yeux d’un « gardien« , une statuette qui protège les maisons. Elle est la seule femme à sculpter du bois en Nouvelle-Calédonie. Son inspiration lui vient du lagon. « Un lieu directement relié à nos aïeux, affirme-t-elle. Un lieu devant lequel nous nous inclinons tous. » Comment pourrait-il en être autrement, face à ces lagunes ourlées de mangroves, à ces ilots nimbés de sable blond, à ces palmiers et ces cocotiers gonflés par les vents ? Un éden enchâssé dans un désert de jade : l’océan Pacifique. Et dérobé aux foules. Avec seulement 250 000 habitants et moins de 100 000 touristes par an pour une superficie trois fois plus grande que la Corse, l’archipel est resté sauvage.

Des conditions idéales à l’éclosion de vie

Dans la lagon poussent des champs de gorgones et de corail peuplés de nuées de poissons-chirurgiens et de sergents-majors. Un autre monde, à portée de palme. « L’isolement de cette terre a permis de préserver le lagon, analyse Antoine Barnaud, vétérinaire chargé de mission pour la province des îles Loyauté. D’ailleurs, ce milieu abrite la plus grande concentration de vie sous-marine au monde. » Même la Grande Barrière ne peut pas rivaliser. Au dernier recensement, établi il y a cinq ans, l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) estimait que les eaux du littoral hébergaient 1 700 espèces de poissons et 5 500 espèce de mollusques. C’est ici, par exemple, que vit la troisième plus grande population de dugongs – mammifères marins qui broutent les fonds, également appelés vaches marines – menacés d’extinction. C’est aussi ici que viennent se reproduire les baleines à bosses. Et qu’ont trouvé refuge quatres espèces de tortues comme la luth, la bonne écaille, la verte et celle à grosse tête. À titre de comparaison, il y a plus d’espèces marines sur une bande de 200kilomètres carrés de lagon néo-calédonien que dans toute la Méditerranée. Fait rare : on estime que 4% de ces espèces sont endémiques, comme le nautile – un mollusque en forme d’escargot – le picot canaque au corps tacheté de brun ou le « Protogobius attiti« .

« Cette région du Pacifique Sud jouit des conditions idéales à l’éclosion de la vie, explique Emmanuel Coutures, biologiste en charge du dossier patrimoine mondial pour la province Sud. La température de l’eau est comprise entre vingt-cinq et vingt-huit degrés, la salinité est stable, et surtout la barrière récifale est si bien conservée que poissons et mollusques n’ont pas besoin de migrer pour chercher de la nourriture. » Une utopie tropicale aussi grandiose… qu’inquiétante. Sur la plage d’Ouvéa, des touristes s’équipent d’un tuba et d’un appareil photo étanche. Puis, avec enthousiasme, ils s’élancent dans la mer. Après quelques timides brasses, deux reviennent déjà. Un choc. « La vie là-dessous est si intense que je me suis sentie comme prise au piège, raconte Coralie, 32 ans. Et je ne peux pas m’empêcher de penser aux requins ! »

Le seigneur des lieux. On dénombre en effet, trente espèces de squales autour de la Grande Tere. Et même le grand blanc. La plupart sont innoffensifs, repus par les riches mets que recèlent ces eaux. Reste que la présence de ces prédateurs met toujours mal à l’aise les nouveaux venus. Assis sous un cocotier, Daniel s’amuse des peurs des métropolitains. « Je risque plus ma vie assis là-dessous en attendant qu’une noix de coco me fracasse le crâne qu’en me baignant en leur compagnie. » Mystérieux, indomptable, le lagon est pourtant considéré par l’IUCN (International Union fo Conservation of Nature) comme l’un des écosystèmes les plus fragiles de la planète.

Mission du jour : vérifier que personne ne dérange les pétrels

Dans les eaux de Nouméa, une vedette jaune fend les flots. Ambiance « Miami Vice ». A bord, Thierry Stanisic, 50 ans, et Petelo Initia, 52 ans, deux superflics de la « brigade nature », l’unité chargée de surveiller le lagon. Ils se dirigent vers l’îlot Signal. Mission du jour : s’assurer que les visiteurs ne s’adonnent pas à la pêche sous-marine et qu’ils ne dérangent pas non plus la nidification des pétrels, des oiseaux de mer au bec crochu. En dix ans, le nombre de zones marines protégées a doublé. Elles couvrent aujourd’hui une superficie de 4 000 mètres carrés. Un travail énorme pour ces gendarmes écolos. « Depuis la création des brigades en 2006, nous sommes quatre équipes à silloner la côte tous les jours, commente Thierry. Nous nous assurons que les plaisanciers ne balancent pas leurs ancres n’importe où, qu’ils ne pêchent pas illégalement, n’arrachent pas les coraux ou ne chassent pas les tortues, considérées ici comme un mets de choix réservé aux repas de fête. »

Histoire de faciliter leur travail, depuis quelques mois des prospectus distribués à l’entrée du port indiquent les bons gestes à adopter en mer ainsi que les zones fermées temporairement à la naviguation. Comme l’île Goéland, interdit aux visiteurs d’octobre à mars pour permettre aux sternes de Dougall de se reproduire. Ou l’îlot Ténia, repaire du tricot rayé, un serpent dix fois plus venimeux que le cobra, autour duquel la chasse sous-marine a été déclarée interdite afin de ne pas déranger la nidification des reptiles et préserver le corail. « Ces aires placées sous haute surveillance sont une assurance-vie pour la faune et la flore sous-marine », explique Emmanuel Coutures. Mais elles forment aussi un rempart contre les convoitises de toutes sortes, comme les projets immobiliers. Depuis cinq ans, dans les bureaux de l’aménagement du territoire des provinces du Nord, du Sud et des îles Loyauté, les dossiers de promoteurs s’empilent. Des dizaines de demandes. Très peu d’élus. L’expert confirme : « Il y a non seulement la loi qui impose que les premiers bâtis se situent à un minimum de 81,20 mètres des côtes, mais aussi la pression de la population. »

Bourail, paysage de Far West à 170 kilomètres au nord de Nouméa. Depuis que le Sheraton a décidé d’ouvrir un étabissement – qui devrait être inauguré en octobre 2013 – pas un mois ne passe sans qu’une manifestation ne vienne perturber les travaux. « Nous ne pouvons rester impassibles, s’indigne Mylène Aiffa, agricultrice bio opposée au projet. Cet hôtel s’élève sur une terre coutumière où on vécu des tribus kanak. Et commet voulez-vous que nous ne nous insurgions pas devant ce golf qui a nécessité l’abattage de centaines d’arbres et qui demandera d’être irrigué en permanence alors même que nous nous trouvons dans l’un des régions les plus sèches de l’île ? «

Autre sujet de vigilance : le nickel. Avec 20% des réserves mondiales, la Nouvelle-Calédonie est le troisième producteur et exportateur de la planète. Un peu partout sur la Grande Terre, les crêtes des collines laissent apparaître de larges saignées rouges et béantes, blessures profondes. Pour extraire ce minéral « jackpot », les compagnies chinoises, canadiennes et françaises arrachent des arbres et utilisent des produits chimiques. Des traitements qui laissent la terre exsangue. « À notre niveau, nous avons déjà constaté les dégâts, remarque Carl, 28 ans, pêcheur de Koniambo, une commune du nord-ouest de l’île. Il n’y a plus de poissons au bord du lagon. Quand j’étais petit, il suffisait de lancer un filet à l’eau pour assurer notre déjeuner. Aujourd’hui, nous devons prendre la barque pour aller jusqu’au récif barrière. » Le processus de transformation du nickel à base d’acide sulfurique est lui aussi très polluant. « Récemment, la société Vale a décidé de rejeter les déchets du raffiage dans le lagon via un immense tuyau, explique Hugues, un pêcheur de Hienghène. Officiellement, ils partent en haute mer. Mais c’est faux, le tube arrive juste en face de l’île Ouen, elle-même située juste en fce de celle des Pins. » Les tribus kanak se sont mobilisées et songent à engager des procédures judiciaires. « Peu importe le temps que cela prendra, assène Julien, chef de tribu à Hienghène, un village du nord-est de la Grande Terre. Les esprits jouent en notre faveur. Toucher au lagon revient à souiller nos ancêtres. »

Ici, la croyance veut, en effet, que les âmes des aïeuxse retrouvent dans l’océan. Ceux qui les fâchent encourent la mort. Denis le sait. Son père, son grand-père, son oncle le lui ont répété. Aujourd’hui, il le dit lui-même à ses enfants et à ses petits-enfants. La main droite fermement accrochée au gouvernail. Denis balance dans les flots un petit morceau de tissu et du tabac. Il vient de demander aux gardiens des eaux de veiller sur lui pendant sa pêche. « Je fais ce geste tous les matins, dit-il. Il m’est arrivé d’oublier et je me suis retrouvé face à un requin. Ce sont les anciens qui m’ont rappelée que je leur avais manqué de respect. »

Tout en grignotant son pain et son fromage, Denis sent sa canne à pêche vaciller. Ça mord. Un thazard, une sorte de gros maquereau… « Mais celui-là, il peut retourner avec ses copains ». Trop petit. Rien n’interdit de pêcher les bébés thazards en Nouvelle-Calédonie. Aucun réglement. Seule la loi coutimière, celle à laquelle les Kanak obéissent, qui définit ce qui est juste ou qui ne l’est pas. Aujourd’hui, ces conduites sont en accord avec le nouveau code de l’environnement que les autorités calédoniennes viennent juste de publier. « Cela signifie que notre gestion ancestrale du lagon était bonne, se réjouit George Kakué, responsable du service environnement à Ouvéa. Par exemple, nous nous sommes aperçus que les espaces maritimes que nous avons toujours considérés comme tabous, ceux qui hébergent l’âme de nos ancêtres, correspondaient en fait à des zones de naviguation dangeureuses où se reproduisent les requins, les tortues et les serpents et qu’il ne faut pas perturber. »

Au loin, la houle s’est miraculeusement calmée. Quatre sternes hurlent autour du bateau. Roger regarde les oiseaux. « L’esprit du vent », lâche-t-il doucement. Il est temps de rentrer.

http://www.neorizons-travel.com/fr/en-terre-kanak-la-mer-est-reine/


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